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8 novembre 2020
Vincent Béja

L’homme domestiqué - aux origines de l’Etat

Chers amis,

J’ai envie de revenir sur la mise en place de l’état vers la fin du néolithique et son corolaire, la domestication de l’homme par l’homme. Il s’agit de nous donner une perspective plus profonde et plus riche sur notre histoire afin que nous comprenions bien ce qui se passe aujourd’hui. Ceci devrait, je l’espère, atténuer un peu la sidération qui nous prends quand nous considérons l’actuelle captation folle de la richesse collectivement produite par une petite clique de prédateurs — les hyper capitalistes — qui ont maintenant pris le contrôle quasi total de notre personnel politique.

La formation de l’état

Il y a à la base même de l’état un processus de domestication de l’homme par l’homme qui n’a de cesse de prendre des formes nouvelles pour pouvoir se perpétrer. Cela est particulièrement repérable dans la formation même des premiers états, que ce soit dans l’ancienne Mésopotamie, dans la vallée du Nil, ou dans le bassin du fleuve jaune... Durant plusieurs millénaires (-12000 jusque — 6000) des groupes de chasseurs cueilleurs ont pu élaborer un mode de vie sédentaire, en villages, dans des biotopes propices, généralement des deltas ou des zones côtières ou bordant un grand fleuve, s’alimentant de plantes sauvages, de coquillages, de gibier, complétant avec de l’élevage, de la culture sur brûlis ou de l’agriculture sur limon, faciles à réaliser, nécessitant peu d’effort. Dans ces systèmes, tout individu appartenant à un groupe (tribu, clan, famille) avait accès à l’ensemble des ressources alimentaires de ce dernier.

« En l’absence de contrainte ou de possibilité d’accumulation capitaliste, il n’y avait pas d’incitation à produire au delà des normes locales de subsistance et de bien-être. Autrement dit, au-delà de ce niveau de satisfaction des besoins, il n’y avait aucune raison d’accroître l’intensité du travail agricole et de sa pénibilité. » (James Scott — « Homo domesticus », p169)

Probablement sur la base de changements climatiques altérant les ressources du milieu, les tensions alimentaires et sociales débouchent simultanément sur :

  • une agriculture plus intensive, plus pénible et demandeuse en main d’œuvre
  • et simultanément une captation de la richesse par une classe de racketteurs

Sachant que ce proto-état agricole en formation, par la concentration du grain et du bétail qu’il organise, engendre nécessairement des occasions de pillage de la part des groupes humains qui lui sont extérieurs.

C’est du moins l’hypothèse de James Scott, anthropologue, (« Homo domesticus », p 148) pour lequel, dans ces sociétés proto-historiques,

« L’État est à l’origine un rackett de protection mis en œuvre par une bande de voleurs qui l’a emporté sur les autres ».

Ce serait ainsi à l’occasion de transformations environnementales que se serait produite cette rupture anthropologique majeure consistant dans le passage de sociétés relativement égalitaires, anarchistes et démocratiques fonctionnant probablement par palabre et consentement à des sociétés clairement inégalitaires, hiérarchiques et autoritaires qui fonctionnent par soumission et obéissance.
Rupture qui met ainsi en place l’ETAT et ses caractéristiques principales :

  • la culture intensive de céréales, faciles à comptabiliser, à taxer, à stocker comme à distribuer et dont la récolte s’effectue à un moment précis et contrôlable.
  • la naissance de l’écriture à vocation administrative comptable et du calcul — en particulier géométrique pour cadastrer et allouer les terres — pour prélever l’impôt (en grains et en corvées)
  • l’édification de murailles pour protéger villes et greniers
  • et surtout le contrôle de la population (représentant un cheptel productif d’ouvriers et ouvrières pour les dirigeants) et la recherche d’esclaves (guerre) pour l’accroître
Prise d’une ville - Bas relief

La domestication de l’homme

Ces états primitifs étaient entourés de populations sédentaires ou nomades dont le mode de vie était mixte, à la fois ou alternativement — selon les besoins ou la saison — chasseurs, cueilleurs, éleveurs, cultivateurs. Ces derniers avaient un mode de vie qui les rendaient difficilement assimilables par les états. Ils représentaient un vivier d’esclaves potentiels pour ces derniers.

C’était en fait un souci constant pour les états de l’antiquité, vue la mortalité qui sévissait dans les petites cités de l’époque, que de disposer d’ouvriers en quantité pour assurer les travaux lourds et l’aisance des dirigeants. Ouvriers qui étaient assujettis selon plusieurs modalités (servage pour dettes, capture, tribut humain...) et dont le départ ou la fuite était sévèrement punis ou rapidement compensés.
On trouve une trace de cette vie citadine pénible dans les squelettes découverts de cette époque. Ceux des chasseurs cueilleurs de la même époque et de la même région sont plus grands (de 4 cm en moyenne) que ceux des citadins qui portent eux, les traces osseuses d’une alimentation carencée (trop exclusivement basée sur les céréales) voire de déformations du fait de travaux pénibles.

Comme le dit Gordon Childe (« Man Makes Himself ») :

"En fin de compte la guerre a contribué à une grande découverte : les hommes peuvent être domestiqués au même titre que les animaux. Au lieu de tuer un ennemi vaincu, on peut le réduire en esclavage ; en échange de sa vie, on peut le faire travailler. On a pu comparer l’importance de cette découverte à celle de l’apprivoisement des animaux.
...
A l’aube des temps historiques, l’esclavage était au fondement de l’industrie antique et constituait un puissant instrument d’accumulation du capital."

Mais il faut s’assurer de la docilité de la population, de sa « domestication ». C’est un impératif pour tout dominant car, d’une part, du fait de son illégitimité foncière, il sait qu’il risque à tout moment de payer de sa vie les abus qu’il commet et, d’autre part, la richesse qu’il s’octroie est nécessairement ponctionnée sur le travail produit par cette population. Il est donc indispensable que cette population collabore à produire de la richesse et qu’elle ne fasse pas défaut ni ne fasse sécession.
L’oligarchie

  • donne donc à sentir à la population que l’Etat la protège — donc en jouant sur la peur — 
  • tout en limitant simultanément très strictement ses possibilités de s’opposer
    • en affirmant le mérite de l’élite au pouvoir (droit divin autrefois ou légitimité par le savoir et la culture — Grandes Écoles aujourd’hui)
    • en contrôlant la diffusion des idées et donc de tout discours différent par une synchronisation des comportements (rites collectifs — religieux autrefois, laïcs aujourd’hui) et une généralisation/naturalisation de la pensée dominante (ou bien-pensance) ce qui rend impensable toute alternative ou remise en question
    • en monopolisant la violence et en interdisant tout possibilité d’auto-défense ou de fuite.

Et aujourd’hui ?

Selon vous, sommes-nous sorti de cette logique de domestication ? La gestion des revendications des Gilets Jaunes par la violence et le mépris puis celle du COVID par la peur et la culpabilisation ne vous rappellent rien ?

Poser la question après ce que je viens d’écrire, c’est y répondre...
Les trente glorieuses (de 1945 à 1975) ont été, à cet égard, une parenthèse dans la domination sans fard d’une oligarchie (qui a varié dans sa composition et sa nature au cours du temps) sur le reste de la population. Parenthèse durant laquelle on a pu croire au progrès et à la démocratie et qui reposait au sortir de la guerre sur la faiblesse et le discrédit de la classe dominante. C’est à ce moment qu’on a pu procéder, en France comme en Angleterre, à des avancées très significatives pour l’ensemble de la population en matière sanitaire et sociale, où on a réduit la durée de travail, monté les salaires à des niveaux supérieurs à celui de la simple survie , donné des droits aux travailleurs etc.
Depuis les années 80 tout cela a été petit à petit rogné, détruit, discrédité. Pourquoi ? Les services publiques étaient ils si inefficaces ? Les fonctionnaires si paresseux ?
Non. On aurait certainement pu trouver à régler les dysfonctionnements existants sans toucher au principe du service à la collectivité. Mais on a préféré passer de la logique du service équitable pour tous à celle de la profitabilité pour quelques uns. On a démantelé l’existant, y compris de grandes entreprises industrielles dont l’état était actionnaire, pour le donner à la finance privée.
La réalité c’est que, fondamentalement, la nationalisation, le système d’allocations aux plus fragiles, la sécurité sociale et le service publique largement mis en place par le Conseil National de la Résistance dans l’immédiat après-guerre faisaient obstacle à l’accaparement pluri-millénaire de la richesse par quelques uns...

Depuis l’existence attestée des premières cités-états de Mésopotamie basées sur la culture intensive des céréales et l’usage d’esclaves en quantité, vers — 3000 avant JC, la liberté humaine (au sens de la capacité à choisir son mode vie) a constamment été déniée, mise en question et délégitimée. De plus en plus les humains doivent se vouer au travail et produire un profit qui est pour l’essentiel capté par une petite poignée de dirigeants dont la richesse et le pouvoir deviennent incommensurables...

A cet égard il n’est pas interdit de penser que la nonchalance d’une partie significative des jeunes adultes contemporains qui se contentent de travailler pour assurer leur besoin sans vouloir participer au jeu de la compétition sociale et de la consommation est peut-être le signe d’une « désobéissance » qui ne dit pas son nom à un système totalisateur...

Il existe une multitude d’autres formes de « désobéissance » à rejoindre ou à inventer qui favorisent la création d’espaces de liberté.

Au plaisir de recevoir vos remarques et commentaires.

Vincent Béja