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20 septembre 2020
Vincent Béja

La guêpe et le pratiquant

Il était plus de 18 heures ce soir quand je me suis déplacé dans un endroit paisible pour effectuer mes exercices. Il est rare que je dispose d’un dimanche en toute liberté et j’en ai profité. J’étais déjà venu sur les lieux le matin même. J’ai donc repris les exercices sur lesquels je travaille en ce moment.

Je réalise qu’à une époque j’ai emmagasiné un nombre impressionnant de techniques diverses sans pleinement pouvoir en tirer profit. J’ai même mis en route des exercices « composés » sans en discerner tout l’intérêt. Et, comme souvent, la persévérance et l’intuition finissent par me permettre d’en découvrir de nouveaux potentiels...
Donc je travaille les hanches, la rotation de la taille et le maintien du coccyx. Plus je pratique, plus cela s’éclaire...

Mais ce qui m’a frappé ce soir, c’est un incident au cours de la pratique de la forme. Il faut aussi dire, bien que cela soit peut-être sans rapport, que la veille au soir nous avons eu un bel orage qui a fini par se déverser sur la ville de Carcassonne. Ce matin tout était verdi, humide, frais. La chaleur lourde sur des sols poussiéreux avait fait place à une forme d’entrain et de joie qui faisait vibrer la nature tout entière.
L’endroit que j’ai trouvé est peuplé de grands arbres devant lesquels passe un canal. Je m’installe devant, sur la petite prairie de pissenlits qui leur fait face.

Ce soir, deux colverts occupés à fouir le sable vaseux du fond du canal m’ont longuement accompagné. Après avoir réalisé mes exercices et compris une petite nouveauté sur le lien entre le maintien en place du coccyx et le mouvement d’avancer/reculer en manoeuvrant la taille d’un côté et de l’autre, je suis passé à la forme.

Vers 19h, l’atmosphère est propice à la survenue des moustiques et, parce qu’il avait abondamment plu la veille, ils étaient tout neufs et très voraces. Le « fil de soie » s’est un peu transformé en pointillés... J’insérais de temps à autres dans les mouvements des frappes sur les zones de mon corps où et quand je sentais des moustiques se poser. J’étais particulièrement vigilant quand cette sensation était annoncée par le petit vrombissement aigu, prélude à la piqûre.

Quand je suis arrivé au coup de poing aux oreilles de la troisième partie, brusquement — alors que j’étais au beau milieu du lancer de poings — j’ai senti un contact d’une qualité différente sur mon poing gauche. Comme des petites pattes qui chatouillaient. Il s’est alors passé deux choses dans une fraction de seconde : j’ai regardé le poing, j’ai vu le regard de la guêpe, ses grands yeux noirs, j’ai frappé de la paume de la main droite et j’ai perçu la chute du petit corps vers le sol.
Et j’ai repris la forme là où je l’avais interrompue.

Mais j’étais affecté. J’aime les guêpes et cela ne me dérange pas d’habitude qu’elles se posent sur moi.
Je me souviens de mon père m’initiant à la saisie délicate des sauterelles, des grillons, des mantes religieuse, des vers luisants ou encore des bousiers et m’intimant de rester tranquille quand une guêpe venait vers moi. Nous nous approchions délicatement au plus près des cigales pour les observer chanter. Par lui j’ai appris il y a très longtemps que ce qui se passe entre les animaux et moi est largement de mon fait. La paix apporte la paix. A condition de connaître l’animal et ses moeurs il n’y a souvent pas lieu d’avoir peur...
Par ailleurs je sais très bien que vouloir frapper une guêpe comporte un risque. Si je la rate, même agonisante elle ne me ratera pas !

Lors de ce moment il n’y a eu aucune réflexion, aucune décision, aucune hésitation : j’ai frappé de façon sûre, directe, implacable.
Est-ce l’effet de la pratique que cette façon de réagir, aussi immédiate ?
Et si je devais me défendre contre un être humain, saurais-je alors graduer ma réponse ?

Si j’avais été pleinement dans mon fil de soie, concentré et paisible, exempté de moustiques, j’aurais laissé la guêpe tranquille sur ma main et j’aurais continué mon mouvement. Cette réponse guerrière que j’ai eue, si elle parle bien de clarté, de précision et d’efficacité, ne signe-t-elle pas un calme mental trop de surface ?
J’aime pourtant ce petit mouvement de pattes sur ma peau, et ce frisson de servir de reposoir ami à ce petit carnassier à la piqûre féroce et si véloce pour agir face au danger.

Je regrette d’avoir trahi la guêpe.

Vincent Béja