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3 juillet 2015
Vincent Béja

MA Yueh Liang - une interview de 1986

1986 — Düsseldorf — Allemagne

Un grand maître en visite à Düsseldorf. Le représentant le plus âgé de ce style présent pour la première fois en Europe. Cette première visite en Allemagne de MA YuehLiang était une sensation, au moins pour tous les fans de TaiChi : le dernier vieux maître du style WU encore en vie en République Populaire de Chine !
MA YuehLiang, 85 ans, enseigne maintenant depuis plus de 60 ans le style WU qu’il a lui-même appris du fondateur, WU JianQuan.
MA YuehLiang est encore le président de l’association du TaiChi du style WU — fondée par lui-même -, conseiller à l’université JiaoTong de Shanghaî et président de l’association de Wushu du district XuHui à Shanghaï. A l’occasion de son séjour ici il a donné une interview exclusive à « Martial Arts » que nous avons redonnée dans sa totalité à l’exception de quelques remarques privées. GE XianZhong s’est mis gentiment à notre disposition pour traduire l’entretien qui fut très vivant grâce à la gaieté et à la façon d’être du vieux maître. La traduction ne fut interrompue que par quelques démonstrations du maître ou lorsqu’il donna des anecdotes des temps anciens. Depuis MA YuehLiang est malheureusement retourné en Chine mais son fils est revenu en Allemagne pour continuer à enseigner à Düsseldorf.

Martial Art (M.A.)
Tout d’abord nous aimerions que vous nous donniez un court aperçu de l’origine et de la formation du style WU, peut-être en rapport avec l’histoire du maître.

GE Xian Zhong (G.X.)
Maître MA avait pratiqué le Wushu depuis l’enfance lorsqu’il a commencé à pratiquer avec son futur beau-père (WU JianQuan) à Pékin à l’âge de vingt ans à peu près. Ce dernier est parti à Shanghaï en 1927 et Mr MA, devenu médecin, est ensuite venu à Shanghaï à l’invitation de l’hôpital central de Shanghaï. Là il a continué à apprendre auprès du fondateur. En 1930 il s’est marié avec la fille de ce dernier, WU YingHua et est aussi devenu l’assistant du maître pour l’enseignement du style WU. Ils ont créé ensemble l’association de TaiChi du style WU dont maître MA est encore le président.

M.A.
Et cette association s’occupe de la propagation du style WU authentique, tel qu’il a été transmis par la famille WU

G.X.
Oui. Grâce aux efforts de maître MA de nombreux clubs ont été créés, par exemple à Canton, Changsha, Pekin, au Shandong et au Henan etc. L’association publie à intervalles irréguliers un journal sur ses activités qui est envoyé dans toute la Chine. Maître MA a lui-même environ 600 élèves à Shanghaï et, en tout, environ 5000 personnes pratiquent ce style dans cette ville. WU GongYi (1900-1970), le fils de WU JianQuan est parti à Hong Kong et y a établi une école. Entre temps le style s’est répandu aux Philippines, en Malaisie, à Singapour, au Canada et maintenant en Allemagne.

M.A.
Alors il y a d’autres représentants de la famille WU ?

G.X.
Oui

M.A.
Si je t’ai bien compris le maître MA est l’un des plus connus en Chine ?

G.X.
Oui. C’est le seul représentant encore en vie de cette génération de la famille avec sa femme. Il vient de me dire que, lorsqu’il est chez lui, des gens de toute la Chine viennent leur rendre visite, parfois du matin au soir.

M.A.
Nous aimerions savoir si maître MA se souvient encore de l’époque à laquelle il a commencé le TaiJiQuan et du développement de cet art martial. Le TaiJiQuan n’est plus considéré comme un véritable art de combat, ce qui est une erreur fondamentale, mais plutôt comme un art de santé. Bien sûr nos lecteurs sont très curieux de lire des histoires et des expériences personnelles d’un vieux maître, du temps où le TaiJiQuan était encore un art de combat. Est-ce que le maître se rappelle de tels évènements et peut-il en raconter quelques uns ?

MA YuehLiang (M.Y.)
Il y a eu beaucoup d’évènements de ce genre. Je peux en raconter un ou deux. Dans les années 30 ou 40 un journaliste allemand m’a rendu visite et m’a demandé de lui démontrer ce qu’était le TaiJiQuan. J’ai fait un démonstration de la forme et il m’a demandé si le TaiJi pouvait être utilisé dans le combat. Je lui ai dit oui. Il m’a demandé s’il pouvait se battre contre moi avec des techniques de boxe. Nous avons pris chacun une position, lui de boxe, moi de TaiJi et quand il m’a attaqué avec un crochet du droit j’ai paré et posé simultanément mon poing droit sur son menton sans mettre de force. Il fut assez surpris mais pas convaincu. Il m’a alors dit qu’il pratiquait aussi un art martial indien et il a essayé de me faire une clé de bras avec ces techniques de combat. Bien sûr c’est un principe du TaiJi que de ne pas aller à l’encontre de la force de l’adversaire ; j’ai fait un mouvement d’évasion et il est tombé au sol. Il n’était toujours pas convaincu et, sans me dire ses intentions, il m’a tendu la main. J’ai pensé qu’il voulait me dire que c’était fini. Je lui ai donné la main et il a immédiatement appliqué une projection au dessus de l’épaule. J’ai réagi et l’ai lancé de côté d’une façon telle que, sans intention de ma part, il s’est blessé au pied. Il m’a dit qu’il était convaincu...
Maintenant je vais vous raconter une histoire qui s’est passée en 1982. Une équipe de télévision de Hong Kong est venue en Chine filmer des maîtres de Wushu et de TaiJiQuan et faire un reportage. J’étais invité moi aussi à faire une démonstration. J’ai montré des techniques avec partenaires au cours desquelles mes élèves sont tombés au sol. L’un des membres de l’équipe de Hong Kong, un acteur connu, a dit à mes élèves qu’ils avaient bien coopéré avec moi, autrement dit que c’était un bon « show ». L’un de mes élèves a répondu que ce n’était pas de la comédie. L’acteur a alors dit : « si c’est le cas, alors il doit aussi le faire avec moi ! ». Dans la forme il y a un mouvement où l’on se tient sur une jambe. J’ai demandé à six personnes de l’équipe de télévision de venir et d’essayer de pousser tandis que je me tiendrai sur une jambe. Les six personnes se sont partagées en deux groupes, à gauche et à droite. Je leur ai dit : « je compte jusqu’à trois et vous pouvez me pousser ». J’ai alors renversé les six personnes à l’aide de mon Qi. L’équipe de télévision a enregistré cette démonstration qui est dans les archives de la société des films à Hong Kong.

M.A.
Le TaiJiQuan est considéré généralement comme un style interne, y compris le style WU. En quoi diffère-t-il d’avec les styles externes ?

M.Y.
Il y a plusieurs définitions des mots « neijia » (interne) et « weijia » (externe). En général le style ShaoLin est considéré comme externe et le WuDang comme interne. D’autres personnes disent que les styles externes représentent les formes combatives alors que les styles internes sont faits pour développer la santé, le Qi. Notre façon d’interpréter ces deux mots est différente. Pour nous « neijia » veut dire que la pratique se tient au sein de la famille et non pas à l’extérieur et « weijia » signifie l’entraînement à l’extérieur que tout le monde peut regarder et observer. Il y a soixante dix ans personne ne connaissait notre style. Depuis 1914 le TaiJiQuan s’est répandu publiquement.

M.A.
Il serait alors devenu un style externe ?

M.Y.
Le fait que ce soit devenu publique ne veut pas dire que le TaiJi soit devenu un style externe. Bien que notre TaiJi se soit propagé à l’extérieur nous avions encore une forme que nous n’avions jamais montrée jusqu’en 1982.

M.A.
Est-ce que le « neijia » est un style plus souple ou bien ce n’est pas forcément le cas ?

M.Y.
Le « neijia » est toujours plus souple.

M.A.
Cela nous amène à la notre prochaine question. Quelle signification a le Qi dans le style WU ?

M.Y.
Nous nous entraînons en principe pour le développement du Qi. Pendant tout l’entrainement il s’agit seulement du Qi.

M.A.
Y a t-il dans cet entraînement aussi une relation à l’origine entre le Qi et la boxe- l’art martial comme tel ? Il existe en effet d’autres façons d’entraîner le Qi, par exemple avec le QiGong. Où est la différence ?

M.Y.
Tous les mouvements du TaiJi viennent du Wushu et on utilise ces mouvements pour entraîner le Qi.

M.A.
Aussi pour l’application au combat ?

M.Y.
Le TaiJiQuan est à la fois un art de défense et un art de santé.

M.A.
J’aimerais faire un retour à l’histoire du TaiJi. Est-ce que le style WU s’est exclusivement développé à partir du style YANG ou a t-il aussi des éléments d’autres styles. Ou est-ce une forme à part ?.

M.Y.
Le style WU est un développement nouveau à partir du vieux style YANG d’avant YANG ChengFu. YANG LuChan, son grand père, pratiquait encore le style ancien.

M.A.
Il ya des histoire et des légendes sur YANG ChengFu, YANG LuChan et d’autres membres de la famille YANG. Un exemple classique est celui de l’oiseau qui ne peut s’échapper de la main du maître à cause de son Qi. Pourriez-vous nous dire quelques mots sur ce point ?

M.Y.
Je ne connais de telles légendes que par ouïe dire et ne peux pas exprimer d’opinion à leur propos.

M.A.
Ce sont des légendes de la famille YANG après l’époque de YANG ChengFu. On dit aussi qu’un domestique avait lancé des grains de riz sur YANG ChegFu et que ceu-ci avaient rebondi loin de son corps sans le toucher. On explique cet effet par son Qi extraordinaire.

M.Y.
Ces récits avaient cours avant YANG ChengFu mais lui-même n’en était plus capable. Dans le style YANG moderne tout vient de YANG ChengFu. Il a changé les anciens mouvements du vieux YANG pour en faire la forme moderne et WU JianQuan a fait de même pour le style WU. Mais les descendants de la famille WU ont gardé la forme ancienne. Dans la forme rapide on peut observer des mouvements typiques du Wushu.

M.A.
Quelle sens a la forme ? Est-ce que c’est un outil pédagogique, un langage entre professeur et élève ou est-elle un ensemble de techniques utilisables dans certaines situations où l’on utiliserait les mouvements de la forme pour se défendre ?

M.Y.
Chaque mouvement a un signification d’auto-défense

M.A.
Apprend-on ces applications de la forme lorsqu’on débute ou ne peut-on les apprendre qu’à partir d’un niveau plus avancé ?

M.Y.
Il faut passer par plusieurs stades. D’abord il faut apprendre la forme, ensuite il faut maîtriser la poussée des mains et ensuite apprendre à interpréter les mouvements de la forme.

M.A.
Entre temps un côté sportif du TaiJi s’est développé avec les compétitions de poussée des mains avec des catégories de poids et d’âge. J’aimerais savoir ce que vous pensez de telles rencontres ?

M.Y.
Il y a maintenant beaucoup de compétitions de ce genre en Chine mais les règles ne sont pas toujours claires.

M.A.
Que pensez-vous personnellement de ces compétitions ?

M.Y.
Je pense que c’est utile pour l’apprentissage.

M.A.
En Europe la forme est souvent enseignée avec une ou des techniques spéciales de respiration. Est-ce que la technique de respiration a de l’importance au TaiJi ?

M.Y.
Non, on doit respirer absolument naturellement.

M.A.
Pourriez-vous nous indiquer quelques traits typiques du style WU, en quoi il se différencie des autres style ?

M.Y.
A part le style WU je n’ai pas pratiqué d’autres styles de TaiJi, donc je ne peux porter de jugement sur les autres styles. Je peux dire du style WU qu’il est décontracté, lent, naturel, ininterrompu, vivant, fluide, souple et tempéré.

M.A.
Dans le style WU il existe aussi une forme rapide. Quelle est la forme originelle, la forme rapide ou la forme lente ?

M.Y.
La forme rapide est la forme originale. La forme lente a été standardisée par le maître WU JianQuan il y a soixante dix ans.

M.A.
Quel est l’intérêt d’avoir une forme plus lente, peut-on mieux l’apprendre ainsi ?

M.Y.
Oui, c’est plus facile, surtout pour les personnes âgées.

M.A.
Et la forme lente est la seule à avoir été enseignée publiquement jusqu’à une époque récente ?

M.Y.
Oui, jusqu’en 1982.

M.A.
Quelles ont été les raisons qui ont amené à ouvrir la porte à l’enseignement et à la démonstration publiques de la forme rapide ?

M.Y.
Ca a été ordonné par le gouvernement chinois. Tous les styles de Wushu traditionnels devaient exposer leurs secrets pour que cet aspect de la culture chinoise ne disparaisse pas pour toujours.

M.A.
J’ai une autre question qui intéresse nos lecteurs ici en Allemagne. La relation élève-maître est très spéciale et souvent perçue comme une relation de famille. Chez nous beaucoup de gens se font appeler Sifu, comme si c’était un titre honorifique...

M.Y.
Le titre de maître — Sifu — est difficile à définir en Chine. Au sein de cette tradition il y a une différence entre élève et étudiant. Les étudiants viennent apprendre quelque chose et s’en vont apprendre autre chose. Un élève représente pour moi quelqu’un qui pratique avec moi toute une vie.

M.A.
Nous vous remercions beaucoup de ce chaleureux entretien.